lundi 27 juin 2011

Dick Haymes, la voix enjoleuse des années sombres






Parmi les plus grands crooners de l’histoire de la chanson américaine, Dick Haymes mérite une place de choix. Sa magnifique voix grave lui permettait d’ajouter un soupçon de mystère et de magie aux splendides mélodies sentimentales qui ont tant fait rêver les amoureux pendant la seconde guerre mondiale. Partenaire au cinéma des plus belles actrices (Maureen O’Hara, Ava Gardner ou Betty Grable), ce grand séducteur était réputé aussi pour ses conquêtes (il fut brièvement marié à Rita Hayworth), sans doute charmées par son superbe ramage !

Dick Haymes est né en Argentine à Buenos Aires en 1918. Ses parents d’origine irlandaise se séparent très vite, et le petit garçon suit sa mère à Paris. Cette dernière ouvre un magasin de mode dans la capitale qui fait rapidement fureur : accaparée par son commerce, qui lui permet de côtoyer les plus grandes stars du cinéma, cette maman débordée préfère mettre Dick et son frère en pension dans différents collèges suisses ou canadiens, réputés pour leur sévérité.
Pendant les vacances, le jeune homme s’essaie à la chanson dans les clubs les plus huppés de St Tropez ou Monte Carlo où il rencontre déjà un franc succès auprès de la gente féminine. En 1935, il se rend à Hollywood il fait un peu de figuration et de cascades dans des westerns de la MGM (et notamment un impressionnant plongeon dans les Mutinés du Bounty. Il décroche enfin un rôle parlant dans le film Dramatic School en 1938 (une ligne de texte pas plus !). L’année suivante, Dick parvient enfin à attirer l’attention du trompettiste Harry James qui vient de quitter l’orchestre de Benny Goodman pour créer sa propre formation et cherche déjà un remplaçant pour son chanteur, Frank Sinatra. Ce dernier a entendu Dick dans un night club et estime qu’il a toutes les qualités pour assurer la continuité. C’est la grande époque des refrains chantés et la voix de baryton, profonde et sensible, absolument splendide de Dick enchante immédiatement les auditeurs et surtout les auditrices. Son phrasé impeccable et ses notes basses rajoutent une forte part de sensualité et de charme à ses enregistrements.
En 1941, l’acteur épouse la belle Joanne Dru qui deviendra dans les années 50, la vedette féminine de nombreux westerns. Ensemble, ils auront trois enfants, avant de divorcer.
Après le succès remporté chez Harry James, Dick Haymes rejoint la formation de Tommy Dorsey, à la demande de Sinatra (toute sa vie, Dick Haymes louera la générosité du célèbre crooner). Il chante parmi les Pied Pipers et paraît à cette occasion dans deux musicals de la MGM (la Du Barry était une dame et Girl Crazy). Il est alors grand temps que le chanteur vole de ses propres ailes : alors qu’une grève des musiciens secoue l’industrie du disque, il enregistre You’ll never know, chanson phare du film Hello Frisco Hello avec Alice Faye, a capella accompagné juste d’un chœur pour donner le rythme. Le disque remporte un succès considérable, la voix du chanteur étant si chaude, nuancée qu’elle se passe en fait de toute orchestration ! Le patron de la Fox, intéressé par la notoriété du nouveau crooner en vogue l’engage pour un contrat de 7 ans très lucratif (25 000 dollars par film). S’il participe peu à l’action même du film 4 Girls and a jeep, un musical patriotique destiné à booster le moral des soldats, il y chante d’une voix enchanteresse « how blue the night ».
En signant pour la Fox, le crooner n’a peut être pas fait le meilleur choix, car le studio mise toujours davantage sur ses vedettes féminines Betty Grable et June Haver, les acteurs étant interchangeables et occupant des rôles souvent sans consistance. S’il chante magnifiquement, Dick peine à convaincre en tant qu’acteur. Compositeur irlandais dans Pour les yeux de ma belle ou docteur dans Broadway en folie, l’acteur au regard clair semble un peu timide, voire mou et trop poli à l’écran, alors que dans la vie réelle c’est un séducteur plein d’assurance.
En 1945, Dick Haymes connaît un de ses plus grands tubes avec « the more I see you » du film Broadway en folie : un air qui connaîtra moult adaptations et reprises au fil des décennies (Chris Montez, Jacqueline Boyer, Valli…)
Finalement c’est dans la foire aux illusions (1945), qu’il fournit sa meilleure prestation, en jeune provincial timide qui se laisse séduire avant d’être plaqué par une chanteuse peu farouche (Vivian Blaine) : les chansons sont exquises.
Afin d’éviter le service militaire et d’être enrôlé pour combattre au front, l’acteur fait valoir sa citoyenneté argentine. Les mauvaises langues d’Hollywood lui reprochent immédiatement son manque de patriotisme dans cette période cruciale. Pour se défendre, l’acteur évoque une profonde crise familiale, puis des problèmes de tension artérielle. Néanmoins, Dick Haymes n’a pour le moment pas trop à pâtir de cette cabale formée contre lui, d’autant plus qu’il multiplie les apparitions dans les galas de bienfaisance et ses disques restent des valeurs sûres au Hit Parade. Outre les refrains tirés de ses films, on remarquera une version toute personnelle d’Amado mio du film Gilda ou encore de Laura du film de Preminger. Il excelle dans les ballades, bien moins à l’aise dans les morceaux swing.
Après avoir retrouvé Betty Grable dans un énième film Belle époque basé sur des chanson inédites de Gershwin (the shocking Miss Pilgrim) où il est constamment éclipsé par la blonde pin up qui pourtant n’exhibe pas des fameuses gambettes, Dick Haymes quitte la Fox pour l’Universal . Néanmoins, ses films pour cette firme ne seront pas des succès (Notamment, le Carrousel sera un tel échec qu’il mettra fin à la carrière de sa partenaire Deanna Durbin).
En effet, le début des années 50 marque un tournant dans le goût du public qui éprouve une certaine lassitude pour les crooners romantiques, issus des big bands adulés pendant la guerre. La page est tournée et les auditeurs de la radio se tournent désormais vers des chansonnettes plus rythmées et plus ludiques. Si Perry Como et Dinah Shore font face à la situation en se tournant vers la télévision, le grand Frank Sinatra connaît lui-même un sérieux passage à vide.
Dick Haymes, anéanti par cette désaffection du public aussi soudaine qu’inattendue, se réfugie dans l’alcool. Plus cigale que fourmi, le chanteur a dépensé les cachets confortables de la Fox : il doit des sommes considérables au fisc. Très instable, infidèle et tyrannique, le chanteur semble se complaire dans une vie sentimentale des plus chaotiques : après l’échec de son union avec Joanne Dru (à laquelle il omet de payer la pension alimentaire), il épouse Nora Eddington l’ex femme d’Errol Flynn, puis Rita Hayworth. Si son mariage avec la superstar rousse lui permet de refaire parler de lui dans les journaux (et même accessoirement de jouer dans deux comédies musicales e série B pour l’Universal), le torchon brûle rapidement entre les deux époux : Dick est violent et bat même son illustre femme en public ! D’aucuns prétendent qu’il a instrumentalisé son mariage avec la vedette pour essayer de retrouver un peu de sa gloire passée.
Lors de vacances à Hawaii, il connaît de nouveau de grosses difficultés avec l’Etat américain, qui visiblement n’a pas digéré le refus du chanteur d’entrer dans l’armée américaine pendant la guerre et refuse à présent que l’acteur regagne le sol américain.
Cette publicité très négative va finir par nuire au crooner dont les 2 33tours enregistrés pour la firme Capitol peinent à trouver vendeur. Pourtant, sa voix plus grave et plus sombrée que jamais n’a pas perdu une once de sa séduction. Mais le répertoire très mélancolique, voire déprimant, ne cadre pas du tout avec la variété pétillante qui envahit téléviseurs et radios.
Désappointé par ces continuelles disconvenues, le chanteur finit par quitter les USA pour donner des galas en Angleterre. Contrairement à ses collègues de l’époque Perry Como, Sinatra ou encore Vic Damone, le chanteur n’arrivera jamais à reconquérir le cœur des américains, ni à décrocher un contrat de longue durée avec une maison de disque, ni même à se trouver une niche dorée dans les cabarets de Las Vegas. Décédé en 1980 d’un cancer des poumons, ce grand fumeur mériterait pourtant amplement d’être redécouvert. La voix enjôleuse qui enchantait les femmes de soldats pendant la seconde guerre mondiale charme toujours 60 ans après.

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