lundi 13 avril 2009

Zeki Müren, le prince ambigu de la chanson turque







Puisque la Turquie fera peut-être un jour partie de la communauté européenne, apprenons à connaître ce pays en dehors des merveilles du palais de Topkapi, de la mosquée bleue et de la basilique Sainte Sophie. Quel fut le plus célèbre chanteur turc du 20ème siècle ? Zeki Müren, et il joua également dans 18 films entre 1953 et 1971. Chanteur légendaire à la voix d’or qui peut franchement étonner quand on regarde ses pochettes de disques des années 70 : est-ce un travesti, une femme ? Incontestablement un curieux personnage, presque unanimement révéré dans un pays qu’on aurait pu imaginer plus conservateur et totalement réfractaire à une ambiguïté ainsi affichée.

Né en 1931 à Bursa, dans une famille bourgeoise, le jeune Zeki , diplômé de l’école des beaux arts peut s’enorgueillir d’avoir étudié auprès des plus grands artistes du pays comme Serif Içli, célèbre compositeur. Très vite, il se fait engager par la radio d’Istambul, et chante dans les plus luxueux night clubs de la capitale. Son répertoire est essentiellement inspiré des chansons folkloriques traditionnelles et de la musique orientale, avec également une solide influence européenne. Il interprète aussi bien des adaptations de Farid El Atrache « le Tino Rossi oriental » que des tangos ou même des traductions de chansons françaises. Son impeccable diction et la beauté de sa voix vont très vite en faire l’idole du pays, et spécialement du public féminin. En 1955, il remporte son premier disque d’or, et partir de là sera souvent élu meilleur chanteur de l’année.


Alors qu’il triomphe dans les casinos, Zeki débute au cinéma dans des mélos musicaux similaires à ceux que tournaient à l’époque ses confrères du cinéma égyptien. C’est toujours la triste romance du chanteur pauvre amoureux de la riche jeune fille, promise à un autre. Dans sa dernière chanson (1955), Belgin Doruk (ravissante actrice rappelant Ann Blyth) quitte l'hopital pour asister à son show : elle meurt dans les coulisses en entendant son idole! Ce n’est pas un grand acteur mais sa voix et ses chansons (dont il est l’auteur pour la plupart) attirent dans les salles de nombreux spectateurs. Ni sa voix ni ses chansons ne m’ont emballé dans le disque brisé, son film le plus connu, et l’un des rares ressorti en DVD. En revanche, quand on regarde certains extraits de ses autres films, ses talents de chanteur ressortent davantage.


Ses partenaires à l’écran sont les plus grandes vedettes du moment : les ravissantes Belgin Doruk (dans la dernière chanson -déjà citée- mais aussi le disque brisé 1959 et les pavés d’Istambul 1964) ou la blonde Filiz Akin (la noix de coco 1967).
En somme tout ce qu’il y a de plus conventionnel, si ce n’est peut être les paupières un peu trop bistrées ou les lèvres redessinées à la Valentino et la mise en plis impeccable.
En revanche, sur scène, le chanteur va petit à petit donner libre cours à sa fantaisie en adoptant un look de plus en plus kitsch, et des tenues qui s’apparentent davantage à des robes qu’à des costumes.


Le chanteur qui supervise et conçoit personnellement les décors de ses spectacles explique que ses tenues de scène sont inspirées de la Rome antique et des gladiateurs. On ne peut s’empêcher de songer à l’extravagant pianiste Liberace ou au cabaretiste Michou quand on voit Zeki, ses lunettes pailletées et ses incroyables toges en lamé qui auraient fait mourir d’envie Dalida. Dans sa revue, il apparaît sur une immense balançoire pendant que de la neige artificielle tombe du plafond.

Un maquillage de plus en plus sophistiqué et de superbes coiffures vont finalement lui donner une apparence tellement féminine, qu’il n’a même plus l’air d’un travesti mais d’une vraie femme sur ses pochettes de disques. Mais cela n’a nullement enrayé le succès de l’artiste qui a toujours été respecté avec la même ferveur. Il était devenu pour les foules « le soleil de la nation » ou le « pacha » .

Cela peut paraître paradoxal dans un pays où beaucoup de femmes sont voilées et où le parti islamiste a remporté une victoire électorale écrasante l’an dernier. Mais il existe une vieille tradition ottomane des « zenne », saltimbanques travestis chargés de divertir les foules, que Zeki puis d’autres artistes n’ont fait que poursuivre. En outre, Zeki Müren n’a jamais parlé jamais parlé publiquement de son homosexualité même s’il s’affichait ouvertement avec son compagnon et donnait de lui une image extrêmement camp.

Dans les années 80, Zeki Müren, connaît de tels problèmes de poids (130 kgs), qu’il ne se fait plus filmer qu’en très gros plan lors de ses shows à la télé. Miné par le diabète, il préfère vivre en reclus dans sa somptueuse propriété de Bodrum (terre natale de la déesse Hermaphrodite), prostré sur son trone, et fuir les paparazzis. Néanmoins, il accepte en 1996 de sortir de sa retraite pour recevoir un prix honorifique lors d’un gala. L’émotion est si forte que Zeki très affaibli décède dans les coulisses.
Un drame pour le pays. Son enterrement sera suivi par des milliers de personnes. Sa maison a été transformée en musée et a accueilli 200 000 visiteurs depuis son ouverture.

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