vendredi 10 avril 2009

Tino Rossi, petit papa Noël






Peu d'artistes peuvent se vanter de placer chaque année, et même après leur décès une chanson (l’incontournable Petit papa Noël ) dans les hit parades.
Honnêtement, quand je pense à Tino Rossi me revient immédiatement l’image du bon vieux monsieur bedonnant qui susurrait un peu poussivement ses vieux succès dans les shows des Carpentier ou chez Guy Lux et Danièle Gilbert, seul ou avec son fils Laurent. Un phénomène de longévité artistique et discographique (plus de 50 ans de chansons). Mais pour un public plus âgé, il fut une véritable idole, un prince charmant à la voix de velours qui déchaînait les passions, l’équivalent français de Rudolph Valentino. Flash back sur le mythe Tino Rossi.

Né en 1907, Tino quitte sa Corse natale pour gagner sa vie et subvenir aux besoins de son jeune ménage (il vient de se marier et a une petite fille). Embauché dans une conservation des hypothèques, le jeune homme tente de percer dans la chanson, sans trop de succès. D’après la légende, Tino Rossi se serait rendu dans une cabine d’enregistrement qui proposait aux clients d’enregistrer un 78 tours souple à leurs frais (dans le film l’Atalante, on aperçoit ce genre d’endroit). Et le commerçant subjugué par le résultat, aurait immédiatement contacté les patrons de la société Parlophone pour les avertir de sa découverte.

Très vite, il triomphe à l’Alcazar de Marseille, un music hall réputé pour son public difficile et exigeant (où même de grandes vedettes parisiennes avaient été sifflées). Après un tel accueil, les portes sont grandes ouvertes pour Tino Rossi. Arrivé à Paris en 1934, il fait un tabac immédiatement dans la revue Parade de France où il apparaît dans le tableau sur la Corse. Ses roucoulades exotiques font se pâmer les spectatrices des music halls et auditrices de la radio en quête de rêve et de dépaysement.
Les ritournelles qu’il interprète (souvent signées Vincent Scotto), et qui pour beaucoup s’inspirent du folklore napolitain (le tango de Marilou, vieni vieni, le chaland qui passe…) sont toutes d’immenses succès qui vont marquer de façon indélébile les esprits.
Le public féminin tombe immédiatement sous le charme de sa voix langoureuse. Dernièrement en me plongeant dans la lecture d’un vieux magazine « Pour vous » des années 30, j’étais d’ailleurs étonner de constater à quel point les pages réservées au courrier des lecteurs recueillaient d’innombrables lettres de ses admiratrices.
On raconte aussi que des fans, nues sous un manteau de fourrure venaient l’attendre cachées près de la porte de son hôtel.

Evidemment, le cinéma va immédiatement s’emparer du phénomène. Après quelques fugaces apparitions ou doublages vocaux, il est la vedette de Marinella, aux cotés de la belle Yvette Lebon, qui raconte l’ascension d’un chanteur. La célèbre rumba que Tino interprète dans le film a grandement contribué à son succès. Mais le physique du jeune homme aux cheveux gominés représente sans conteste un atout supplémentaire pour ses admiratrices qui ne le connaissait que par sa voix, sur disques ou à la radio, et n’avaient vu sa photo que sur des partitions.

Si sur un plan qualitatif, on ne peut pas dire qu'il s'agisse de chefs d'oeuvres (loin de là !) ni que le chanteur a un talent quelconque pour la comédie (vraiment pas), leur popularité sera immense (d’ailleurs, si l’on se base uniquement sur les entrées, Tino fut sans doute la plus populaire vedette des films musicaux français)
Naples au baiser de feu (1937), où Tino incarne un chanteur de trattoria, est réalisé par Augusto Genina, un vieux routier du cinéma qui dispose d’un certain savoir faire et dont l’abondante filmographie comporte plusieurs films musicaux.La romance de Tino et sa partenaire Mireille Balin (la star de Pépé le Moko)se poursuit hors écran, au point que le chanteur la suit incognito à Hollywood où la belle actrice vient d'être engagée.Les amnats vite lassés des USA, regagnent la France peu avant que la guerre soit déclarée.

Tourné au début de l’occupation, Fièvres est probablement un des plus gros succès de sa carrière au cinéma. Il y tient, de façon assez convaincante, le rôle d’un chanteur entré dans les ordres après un passé dissolu, ce qui lui donne l’occasion d’interpréter l’Ave Maria de Schubert et un largo de Haendel (pour damer le pion à ses détracteurs qui lui reprochent de ne chanter que des bêtises?) et Ma ritournelle. Le film battra des records d’entrée et demeure un des plus gros succès du cinéma français sous l’occupation.
Les célèbres et ravissantes comédiennes (Jacqueline Delubac, Ginette Leclerc, Madeleine Sologne) qui l’entourent y sont pour beaucoup. Outre les 3 films précités, Tino va tourner très régulièrement des films (opérettes marseillaises, mélos chantés, comédies musicales) qui représentent un excellent moyen pour promouvoir ses chansons (il va demeurer une bonne quinzaine d’années le plus grand vendeur de 78 tours).


A la fin de la guerre, Tino Rossi aura quelques soucis comme tous les artistes ayant poursuivis leur carrière pendant l’occupation et sera emprisonné quelques temps. Il s’en sortira finalement sans dommages (comme la plupart des artistes de l’époque).
Dans le chant du gardian (1945), filmé en Camargue, il séduit la belle gitane Lilia Vetti (qui apparaît seins nus dans une séquence, fait assez rare à l’époque ) : cette ancienne girl des revues de Mistinguett deviendra son épouse.

Si le film Destins (1946) mérite de figurer dans les anales, ce n’est ni par son originalité ou ses qualités intrinsèques mais plutôt pour sa chanson « petit papa Noël » qui va connaître une incroyable destinée (et longévité). Quatre ans auparavant, Bing Crosby avait également décroché la timbale aux USA avec un chant de noël « White Christmas » qui figure dans le livre des records comme un des plus gros succès de l’histoire du disque, mais rien ne laissait présager l’engouement durable pour ce joli chant de Noël (dont la popularité n’a toutefois jamais dépassé les frontières).

En 1948, Tino Rossi tente un virage audacieux. Pour une fois, un cinéaste de renom et de talent, Marcel Pagnol, lui propose d’abandonner son personnage de chanteur de charme pour incarner à l’écran le compositeur Schubert (dont la vie fut particulièrement brève et triste, puisque l’auteur de la truite mourut seul à 31 ans d’une maladie vénérienne) dans une bio romancée, complètement réinventée et édulcorée, avec la lumineuse Jacqueline Pagnol. Hélas, cette belle meunière va rapidement prendre l’eau : le film est tourné en couleurs selon un nouveau procédé breveté en France, mais hélas pas tout à fait au point. D’incessants réglages sont en effet nécessaires pendant la projection : l’image floue de certaines séquences va fortement incommoder les spectateurs. Après cet échec commercial, Tino tient à nouveau un rôle de compositeur, mais de musique populaire à présent. Envois de fleurs est en effet la bio de Paul Delmet, le roi de la chanson sirupeuse du début du siècle si souvent chanté par Jean Lumière.

Au fil des années, l’ancien chéri de ces dames prend de l’âge et l’embonpoint. Il est en outre solidement concurrencé par de jeunes ténors comme Luis Mariano ou Georges Guétary qui ont en revanche le physique de l’emploi. Très rapidement les spectateurs vont favoriser les deux nouveaux princes de l’opérette. Dans ses derniers films en vedette, deux infâmes mélos (son dernier Noël et Tourments où il chante la fête des fleurs, une adaptation d’un air sud-américain à succès), il n’a déjà plus le physique d’un séducteur. Sa carrière au cinéma va donc fatalement s’achever là. Il se tourne alors vers l’opérette et triomphe dans Méditerranée (1957).

Avec l’arrivée du rock n’roll et des yéyés qui en quelques mois balayent inexorablement la quasi-totalité des artistes d’autrefois, on pouvait craindre pour le patriarche Tino Rossi une mise au placard définitive. Curieusement, le mythe parvient à tenir le choc, et chante même un twist dans sa nouvelle opérette le temps des guitares (1963) : et pourtant ce n’est pas la voix, de plus en plus ténue et molle, qui explique la force du phénomène ! Mais il est à présent une institution indéboulonnable, presque un membre de la famille. Certes, ses ventes de disques n’ont plus rien de remarquable (ce qui ne l’empêche pas d’enregistrer avec beaucoup de régularité , conformément à ses contrats négociés avec âpreté – le chanteur était réputé pour son avarice et son intelligence), mais on continue de le voir très régulièrement à la télévision interpréter ses chansons d’avant-guerre (Marinella, le plus beau tango du monde) et naturellement son petit papa Noël , qui prend d’année en année une dimension encore plus phénoménale (on l’enseigne dans les écoles maternelles, et cela continue d’ailleurs !).

Paupières tombantes, crane un peu dégarni, ventre proéminent, Tino (g)Rossi interprète notamment beaucoup de chansons tirées de films célèbres comme le docteur Jhivago (1966) love story (1970) ou le Parrain I et II. Au milieu des années 70, il parvient même à remporter un gros succès discographique avec une nouvelle composition (la vie commence à 60 ans) et chante parfois avec son fils Laurent, qui tente de se frayer un chemin dans la nouvelle et éphémère mouvance des chanteurs pattes d’eph’ pour minettes (sa version bidesque de Love is in the air mérite qu’on s’y attarde).
Tino Rossi enregistre son dernier 45 tours en 1982 (une adaptation de la guerre des gosses de Roberto Carlos) et décède d’un cancer du pancréas l’année suivante (alors qu’il vient de re-signer un contrat de 5 ans avec Pathé !).
Si de nos jours quasiment plus aucune radio ne diffuse ses succès,
ils appartiennent désormais à notre mémoire collective, car on a tous entendu autrefois un vieil oncle ou une grand mère les interpréter, et ils conservent dés lors une force et une saveur toute particulière.

Quant à son petit papa Noël, il continue incroyablement de franchir les années et de se classer dans les Top les semaines précédents Noël (sans forcément bénéficier d’opérations publicitaires). La chanson étant tombée dans le domaine public (+ de 50 ans), de nombreux éditeurs sortent à Noël leur CD single pour récolter un peu de cette manne éternelle (à croire que ce disque est un must incontournable quand on a des enfants en bas âge). Notons d’ailleurs à ce sujet que beaucoup d’artistes français ont tenté de reprendre la fameuse chanson sans jamais parvenir à se l’approprier : en fait, rien ne convient mieux pour cette inusable chanson familiale que les roucoulements si familiers du père Tino.

2 commentaires: