lundi 7 septembre 2009

Farid El Atrache, le solitaire







Né en 1907, Farid El Atrache est issu d’une lignée de princes druzes d’origine libanaise exilés dans le sud de la Syrie qui se sont opposés successivement à l’occupation ottomane puis française. Lors de la rebélion des leaders druzes contre les français (1923), le jeune garçon est obligé de se sauver en Egypte, sous un nom d’emprunt, avec sa mère, son frère et sa sœur , pour éviter tout risque de représailles.
Sans le sou, la famille va connaître des moments pénibles et sa maman est obligée de chanter dans les cabarets pour survivre. Très attiré par la musique, Farid étudie le chant au lycée français, et se produit lors de fêtes scolaires, dans la troupe de Badia Massabni , fondatrice syrienne de la danse moderne orientale et propriétaire du premier cabaret du Caire. Il est engagé par diverses radios locales, où il chante ou joue du oud, un instrument pour lequel il se révèle excessivement doué. Parallèlement sa sœur entame une carrière de chanteuse sous le nom d’Asmahan. L’ étrange beauté de cette dernière et ses qualités d’interprète vont très vite remporter un succès sensationnel. Un producteur de cinéma audacieux tente alors d’exploiter les talents du frère et de la sœur, en les mettant en vedettes dans un même film: pari risqué d’autant plus que Farid exige de composer toutes les chansons. Victoire de la jeunesse (1941) est un triomphe et fait du duo deux stars de cinéma.
Le film tourné avec des moyens rudimentaires ne vaut le coup d’œil que pour ses numéros musicaux et le charisme de la fascinante Asmahan. Grisé par la gloire soudaine, il semble que Farid se soit alors enlisé dans une vie de plaisirs faciles, cumulant les dettes de jeu. Le décès mystérieux de sa sœur dans un accident de voiture (dans des conditions qui n’ont jamais été élucidées, probablement un assassinat commandité par les services du contre espionnage) va profondément affecter le chanteur.
En 1946, Farid rencontre la talentueuse danseuse Samia Gamal qui devient sa compagne, et probablement le grand amour de sa vie, même s’il ne l’épousera jamais : pour lui l‘art et une vie maritale sont incompatibles. Misant sur leur complicité et leur complémentarité, Farid investit toutes ses économies en produisant en 1947 un film avec sa compagne : le triomphe est tel qu’il va faire la fortune du chanteur.
L’alchimie entre les deux artistes est évidente et les quelques films que le couple enchaîne figurent encore parmi les plus célèbres de l’histoire du musical arabe. Madame la diablesse (1948), peut être le meilleur du lot, propose une histoire amusante (un chanteur épris d’une jolie sorcière sortie d’une lampe merveilleuse) avec de jolis numéros musicaux.
J’ai aussi un faible pour ne le dites à personne , autre grand classique du genre, rehaussé par la présence de la facétieuse Nour el Hoda aux cotés du couple. Certes, Farid n’est pas un très bon comédien, et il a tendance à multiplier les grimaces pour exprimer ses sentiments ou faire rire le public, mais sa voix est si divine et les chorégraphies de Miss Gamal si splendides, que cela n’a guère d’importance
En 1952, le couple le plus célèbre d’Egypte se sépare avec beaucoup d’amertume. On murmure alors que Samia qui veut tenter sa chance à Hollywood s’est beaucoup rapprochée du roi Farouk. De son coté, Farid n’est pas insensible au charme de la jeune Narriman, la nouvelle épouse du roi. On n’est pas loin du scandale. La même année, le roi est renversé par un coup d’Etat et contraint à l’exil. Malgré le rapide divorce de la reine, la romance de Farid et de Narriman tournera court, notamment pour des raisons familiales et politiques, laissant le chanteur profondément amer et dépressif.
Sans Samia, Farid poursuit sa carrière au cinéma avec toujours autant de succès, cependant peu à peu il abandonne les comédies légères pour aborder des sujets toujours plus mélancoliques dans lesquels il incarne toujours le jeune homme solitaire torturé par des problèmes sentimentaux. Dans la chanson immortelle (1952),son film le plus connu , il s’éprend de la timide Fatem Hamama, très malade (et chante gémir gemel, un de ses plus mémorables tubes). Dans le roman de mon amour (1955), il est obligé de renoncer à la femme qu’ il aime pour des raisons sociales et pleure de longues minutes sous la pluie (au passage, il me semble avoir rarement vu ce genre de scène dans un film occidental où les hommes ne pleurent pas).
Dans adieu à ton amour (1956), il est condamné par une maladie incurable et s’écroule mort à la fin de son tour de chant, alors que dans serment d’amour (1955) piteux remake de la dame aux camélias, c’est sa bien-aimée qui meurt de la tuberculose. Qu’on se rassure, le plus souvent les mélos se ponctuaient par un happy-end, car c’est-ce que le public populaire demandait, et que ces films n’avaient d’autres ambitions que de se plier aux envies des spectateurs. Comme l’a confié le grand Youssef Chahine qui dirigea deux fois Farid (adieu à ton amour, c’est toi mon amour), il n’était pas question de faire de l’art, mais de satisfaire le public le plus large.
Ce qui ne veut aucunement dire que ces films étaient tous mauvais, même si les critiques occidentaux ont rarement été tendres avec eux (notamment lors de la sortie de ses films sur les écrans français dans les années 60-70 pour la clientèle maghrébine et plus particulièrement dans la salle du Louxor qui projetait ses films presque constamment, avec parfois des problèmes de sous-titrages) . Néanmoins avant de tirer à boulet rouges sur le jeu forcé des comédiens ou la pauvreté de la réalisation, ceux-ci n’ont pas forcément fait part de beaucoup d’ouverture d’esprit. Je trouve notamment que Jour sans lendemain (1961) de Bakarat est assez réussi, et traduit bien l’atmosphère pesante d’une fille dominé par un père trop possessif, qui sombre dans la folie. Dans ce film, tout comme dans les rivages de l’amour (1960), Farid se révèle également tout à fait correct en tant que comédien. Dans un genre plus léger, on retiendra c’est toi mon amour, comédie assez enlevé où il se chamaille continuellement avec la jolie Shadia qu'on veut lui faire épouser de force (et pour laquelle il aura aussi un gros coup de cœur loin des caméras)
En tous les cas, dans les mélos comme dans les film plus légers, c’est surtout sa façon de chanter qui séduit, ou même bouleverse. Musicalement, l’artiste n’hésite pas à explorer de nouveaux terrains en s’inspirant aussi bien des tangos argentins que des flamencos (il fut aussi comparé à Tino Rossi, ce qui est bien réducteur), tout en saluant les différents pays arabes, comme dans Monsieur Rossignol (1948) avec sa compatriote Sabah.

Farid El Attache va poursuivre sa carrière à l’écran jusqu’à son décès en 1974, parfois dans des rôles de jeune premier dont il a passé l’âge depuis longtemps . Il souffre de problèmes cardiaques et sa passion pour le jeu a fini par avoir raison de l’immense fortune qu’il avait amassé avec ses films et ses disques.
Amaigri et épuisé par ses problèmes cardiaques, l’acteur chante encore dans les mélodies de ma vie (1975) qui sortira après sa mort. Avec ses tempes grises, ses grands yeux luisant maquillés et son air fatigué, il présente une petite ressemblance avec Georges Guétary des dernières années.
Le prestige de Farid El attache demeure intact 35 ans après son décès dans les pays arabes, et beaucoup de chanteurs des jeunes générations de Khaled à Ishtar reprennent ses standards en hommage. La sortie de plusieurs DVD permet aussi d’apprécier ses films enfin dans des conditions optimales (autrefois, on ne trouvait que des vidéos pirates de qualité douteuse

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