samedi 18 avril 2009

Roy Black, le tragique destin du prince de la guimauve



Dans les années 60, la chanson était devenue un marché très lucratif en Allemagne, pays qui comptait le plus de vente de disque par habitant. L’histoire de Roy Black, le crooner à la voix tendre qui s’est illustré outre Rhin dans de nombreuses comédies familiales de basse qualité, c’est la tragédie d’un jeune homme naïf broyé par le show business.

Né en 1943, Roy Black est remarqué par un producteur des disques Polydor qui lui signe un contrat alors qu’il donne des concerts de rock avec ses copains dans la salle des fêtes de sa ville. Fan de Roy Orbison (auquel il a emprunté le prénom de son pseudonyme), le jeune homme est plutôt branché rock n’roll, pourtant son producteur, séduit par la voix originale du jeune homme et son physique de play-boy envisage pour ce dernier un tout autre répertoire. On est alors en pleine phase de ressac après la vague yéyé, et l’année 1965 marque un retour à la chanson romantique (avec en France l’éclosion d’Hervé Vilard, Christophe ou Pascal Danel). Pressentant la même évolution, la firme Polydor ne propose à Roy que des romances sirupeuses, que le jeune homme, effaré dans un premier temps, est bien obligé d’enregistrer : c’est le triomphe immédiat (ganz in weiss et du bist nicht allein comptent parmi les plus gros tubes de l’année).

La jolie voix charmeuse de Roy colle bien avec ces chansons hyper sentimentales. Son large sourire et son regard enfantin séduisent les midinettes. Très rapidement, Roy passe des studios d’enregistrement aux plateaux de cinéma, où l’on perpétue son image de gendre idéal dans une série de comédies souvent fort médiocres, saupoudrées de quelques chansons.
Son premier film en vedette « Ces sacrés professeurs »1968, est une comédie de potaches située dans un collège de jeunes filles (un genre très populaire en RDA). Sa partenaire est la jolie brunette Uschi Glas qui va lui donner la réplique dans la plupart de ses films (Uschi qui tournera ensuite avec Gabin, continue toujours sa carrière dans des séries policières allemandes. Sa popularité est telle que ces récents problèmes conjugaux et les effets désastreux de la crème anti rides dont elle assurait la promotion lui ont valu pendant des mois la une des journaux).

Dans « laquelle des deux », Roy est en vacances au bord d’un lac et tente encore de séduire Uschi (qui incarne des jumelles). Là non plus, rien de bien palpitant. Seul intérêt, pris au troisième degré, ce genre de films peut sociologiquement donner une vague idée des vacances à l’allemande !
Rira bien qui rira le dernier (1970), dans lequel Roy est garçon d’hôtel auquel on confie un petit bébé est un peu meilleur et parfois drôle (surtout grâce à l’amusant Georg Thomalla).

En revanche, que dire d’Idylle en plein vol (1970) avec Lex Barker (un ex tarzan des années 50). Il est difficile de faire plus mièvre que ce film qui semble adapté d’un nous deux ou d’un roman Harlequin (l’amour impossible entre un pilote de ligne et une princesse thaïlandaise) : c’est déconcertant de stupidité, et le sourire mielleux et un peu niais de Roy n’arrange rien. Quant aux silhouettes qui s’embrassent sur fond de soleil couchant, c’est à la rigueur drôle au ixième degré…

Dr Froelich, le spécialiste des cœurs (1971) ne vaut guère mieux : tout est dans le titre ! On peine à suivre les aventures du gentil pédiatre. Les numéros (chantés ou non) avec les gosses sont insupportables de mièvrerie et de bons sentiments. Avec tant de saccharine, les spectateurs allemands risquaient vraiment de devenir diabétique ! Etait-ce pour contrebalancer le poids des comédies érotiques alors en passe d’envahir tous les écrans en Allemagne, et réserver un petit espace à des films convenant à un public plus familial?
On se demande ce que Roy Black, qui détestait ses chansons, pensait des personnages doucereux qu’on le forçait à incarner à l’écran et de la qualité des films proposés ? Peut-être sa trajectoire aurait pu changer si Roy s’était rendu à l’entretien que lui avait arrangé son producteur avec Brian Epstein, le producteur des Beatles ? (Roy avait préféré se rendre à un rendez-vous galant.)

En tous les cas, c’est avec un schlager très basique (qui a du faire un malheur à la fête de la bière), et très très loin du répertoire des Beatles et de Roy Orbison, qu’il triomphe en 1971, en duo avec Anita, l’enfant vedette norvégienne. La gamine fera une apparition en guest-star dans ses deux films suivants. Grün ist die heide (1972) est une tentative de revival du schlagerfilm (film folklorique) qui avait fait un malheur dans les années 50. Un genre désuet que le film achève d’enterrer.

Si Roy Black a aligné les disques d’or entre 1965 et 1972, il faut bien préciser qu’il ne faisait pas du tout l’unanimité et que beaucoup de jeunes détestaient son personnage et ses chansons guimauve. A compter de 1973, la chanson en langue allemande va vite sombrer dans les hit parade, en emportant Roy Black dans la tourmente.
Le chanteur complètement pris de cours par ce revers de fortune et la défection de son producteur sombre dans la boisson. Abonné désormais aux tournées dans des coins de campagne, il s’écroule ivre mort lors de son passage dans une fête villageoise.
La nostalgie aidant, Roy Black parviendra à faire un come-back réussi dans la chanson dans les années 80 (notamment avec une adaptation allemande d’un tube de son idole Roy Orbison). Les traits épaissis par l’alcool, on le retrouve aussi en vedette dans une série TV allemande à succès pourtant déplorable « l’hôtel des passions » , qui sera diffusée sur TF dans les années 90.(le seul intérêt étant l’apparition en guets stars de vedettes du cinéma allemand comme Hildegard Knef). Alors que le succès est de nouveau au rendez vous, et qu’il vient d’être papa, Roy Black décède en 1991, le cœur et le corps sans doute usés par ses excès passés.

Triste paradoxe que la carrière de ce chanteur, dont le personnage artistique ne correspondait nullement à ses goûts et à ses aspirations. Un téléfilm allemand « the Roy Black story » a fort bien relaté les problèmes de l’artiste et ce décalage profond qui l’a fait sombrer dans la boisson. Il s’agit également d’une attaque virulente envers l’industrie du disque qui a complètement broyé un pauvre type à la jolie voix, qui entre toutes autres occupations, préférait pécher à la ligne à la campagne.(Pourtant chose curieuse, quand occasionnellement, la chance fut offerte à Roy de chanter du rock à l’occasion d’un show TV, il n’a guère fait d’étincelles ! Il était en fait bien meilleur dans le genre guimauve qu’il exécrait)
En Allemagne, il existe toujours des fans-clubs de Roy Black et j’ai eu l’occasion de voir un reportage très corrosif et assez consternant sur une fête très « bidochone » et très arrosée donnée par des fans du chanteur, avec photos de Roy encadrées par des lumières, gâteaux à la crème à son éfigie….
Pauvre Roy Black : si ses films sont à fuir pour la plupart, force est de constater qu’il avait une jolie voix charmeuse immédiatement reconnaissable, qui apportait une certaine qualité aux romances qu’on lui a confiées et que certains des titres qu’il a interprétés à ses débuts ne sont pas désagréables (le sirop, à petite dose après tout, c'est plutôt bon), notamment sa reprise sucrée à souhait de What a wonderful world.

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