lundi 13 avril 2009

Bobby Darin, entre violence et violons




Bobby Darin fut probablement le chanteur le plus versatile de sa génération : quel artiste peut se vanter d’avoir touché successivement au rock-a-billy, à la pop classic style crooner, au jazz, au blues puis enfin au folk et à la soul music (il avait signé avec la Tamla Motown peu avant sa mort). Une force et une faiblesse à la fois pour ce caméléon de génie auquel certains ont pu reprocher de n’avoir pas su imprimer son propre style. Une diversité et une instabilité qui peuvent s’expliquer par la viscérale quête d’identité d’un artiste perturbé à la recherche de ses racines et de son moi profond. Et par-dessus tout la volonté irréfrénable de tout vivre, de tout essayer (y compris au cinéma), et surtout de tout réussir de la part d’un homme qui savait que ses jours étaient comptés.

Né en 1936 dans une famille très pauvre d’origine italienne, le jeune Bobby est de constitution fragile. Une fièvre rhumatisante attrapée à l’âge de 8 ans lui laisse de graves séquelles cardiaques. Sachant l’enfant condamné à plus ou moins longue échéance (les médecins ne pensent pas qu’il dépassera 30 ans), sa famille va le choyer et encourager ses moindres désirs. Pourtant cette cohésion familiale cache un secret que Bobby n’apprendra qu’adulte : la femme qu’il prend pour sa mère, une ancienne show girl est en réalité sa grand-mère. Cette dernière a décidé d’assumer cette maternité pour éviter à sa très jeune fille, la véritable maman (que Bobby prend pour sa sœur) tous les tracas d’une fille mère. On peut comprendre à quel point ces longues années de mensonge ont pu être néfastes sur la personnalité du chanteur.

En dépit de brillantes réussites scolaires, le jeune garçon préfère quitter le collège pour le monde de la musique. Remarqué par la manager de la chanteuse Connie Francis (avec laquelle il aura un flirt), Bobby signe pour la firme Decca et décroche un tube en 1958 avec Splish Splash, un rock endiablé et jovial (qu’on entendait souvent en fond sonore dans les scènes de bains de Vidéo gags !) puis Dream lover (j’ai rêvé par Dalida et Richard Anthony) et enfin early in the morning qu’il compose pour Buddy Holly. Des rocks phares des années juke box .

En 1959, sa reprise classieuse de Mack the knife de l’Opéra de 4 sous de Brecht, en rock et swing triomphe (le plus gros tube aux USA de l’année 59) et fait passer à la vedette des teenagers le cap de la chanson adulte. Désormais en smoking et nœud-pap, Bobby aborde la seconde phase de sa carrière en devenant un grand show man de Las Vegas, dans la droite lignée de son idole Frank Sinatra. D’aucuns prétendent (en déformant ses propos) que l’arrogant Bobby a l’intention de surpasser son maître.


Toujours intéressés par les nouvelles idoles de la chanson, les studios d’Hollywood ne tardent pas à faire appel à ses services, pour le meilleur et pour le pire. Commençons par le pire : Le rendez-vous de septembre (1960) avec Gina Lollobrigida et Rock Hudson est une exécrable et insupportable « comédie », jamais drôle. Au cours du film, Bobby interprète Multiplications, qui sera un tube (repris en France par Lucky Blondo) et séduit (à la ville comme à l’écran) la belle et très jeune Sandra Dee (17 ans), (qui était à l’époque une adolescente prometteuse du cinéma américain). Toujours avide de popularité et de réussite, Bobby est particulièrement fier d’être devenu le mari de la nouvelle coqueluche de l’écran. Malgré la naissance d’un fils, le couple ne fonctionnera jamais vraiment.

Ensemble, ils tournent deux comédies aussi sophistiquées que creuses produites par Ross Hunter, très proches des farces pseudo coquines avec Doris Day et Rock Hudson : des sortes de pièces de boulevard, avec quiproquos et sous entendus dans un univers bourré de fric et tous les acteurs semblent tout droit sortis du coiffeur. Si l’intrigue du mari en laisse (1962) - une jeune fille décide de « dresser » son mari comme un chien, en suivant à la lettre les préceptes d’un curieux manuel aurait pu donner lieu à un film assez drôle- le résultat est affligeant. Si Sandra Dee a quelque -chose, Bobby en revanche est totalement insipide et perdu dans ces films très hollywoodiens. Personnellement je n’ai pas trop accroché à la ballade des sans espoirs (un des premiers Cassavetes) 1961, un film audacieux mais un peu déprimant sur des jeunes ratés dans lequel Darin largement meilleur (et sans doute beaucoup mieux dirigé).

Le remake de la foire aux illusions, où Bobby reprend le rôle jadis tenu par Dana Andrews en dépit de ses admirables chansons de Rodgers et Hammerstein (que Bobby, Alice Faye et Pat Boone défendent fort bien) ne risque pas de faire oublier l’original (seule la pétulante Ann Margret parvient à tirer son épingle de ce décevant musical). On peut imaginer que le très ambitieux jeune homme rêve de rôles plus consistants et il ne sera pas déçu. L’enfer est pour les héros (1961) superbement mis en scène par Don Siegel avec Steve MacQueen est un film de guerre de haute tenue, qui met en exergue toute la connerie de la guerre.

The pressure point (1962) où il incarne un psychopathe néo nazi soigné par un médecin noir (Sidney Poitier, excellent) lui vaudra d’excellentes critiques et un prix à Cannes. Je n’ai vu qu’une bande annonce très prometteuse de ce film où Darin aussi bien dans le physique que dans le jeun m’a fait songer à Albert Dupontel ! Son interprétation pourtant très chargée (quel cabotinage !) d’un aviateur perturbé dans le film de guerre « le combat du Capitaine Newman » sera également très applaudie à l’époque. Curieusement, ce dernier film ne sera pas distribué chez nous où Darin est surtout connu pour ses chansons reprises en français par Lucky Blondo, Claude François ou…lui-même (étonnante et swignante version masculine du Milord de Piaf).

Au milieu des années 60, Bobby Darin connaît une grave crise personnelle : l’échec de son mariage, les révélations sur sa véritable mère qui vont gravement le déstabiliser. Pendant quelques temps, il opte pour une vie de reclus dans un mobil home. Il milite alors pour la candidature de Bob Kennedy aux élections présidentielles, mais l’assassinat de ce dernier va l’anéantir. Musicalement, alors que les crooners sont laminés par les constants changements musicaux (british wave, etc..), le chanteur explore d’autres pistes, notamment la folk music qu’il affectionne particulièrement : if I were a carpenter (chanté en France par Johnny Hallyday) sera son dernier gros tube en 1966. Il compose même une chanson contestataire et pacifique « simple song of freedom », fort belle pour Tim Hardin et au début des années 70, se tourne vers la soul music. On l'aperçoit encore au cinéma dans des rôles secondaires sous le nom de Robert Darin (une très bonne prestation en gigolo raté et vieillissant dans the happy endings en 1969).

Devant l’énergie et l’incroyable dynamisme qu dégage l’artiste dans ses shows du début des années 70 (ressortis en DVDs), on a du mal à croire qu’il était alors très malade et faisait l’objet d’une assistance respiratoire à la sortie du spectacle. En 1973, Bobby Darin décède à 36 ans, à la suite d’une seconde opération à cœur ouvert (la chanson happy du film lady sings the blues avec Diana Ross sera son dernier enregistrement).
En 2005, Kevin Spacey, fan de Darin a tourné une bio un peu déroutante de son idole en incarnant celui-ci et en reprenant ses fameuses chansons (dont sa version swing de la mer de Charles Trenet qui a rendu la chanson populaire dans le monde entier).
Le film n’a pas eu beaucoup de succès, cependant on continue d’entendre dans des pubs ou à la radio des chansons de Bobby Darin. Par exemple la réclame pour l’Opel Astra nous permet de retrouver Bobby Darin comme on l’aime, en show man période Las Vegas, claironnant impeccablement don’t rain on my parade de Funny girl.

Si sur un plan cinématographique, Bobby Darin ne m’a guère emballé (j’aimerais quand même voir the pressure point et le western « le shérif aux poings nus »1967 dont j’ai lu beaucoup de bien), j’avoue être constamment bluffé par ses disques. Les colleurs d’étiquette ont tant reproché à cet artiste archi-talentueux de se disperser, au pire de n’être qu’un parfait imitateur (de Sinatra pour sa phase crooner, ou de Dylan pour sa phase folk), qu’une remise à l’heure s’impose. Bobby Darin est un artiste majeur et à mon goût l’un des meilleurs show-men américains. Je ne me lasse pas d’écouter ses disques et ses interprétations pêchues et swingantes en diable me régalent (tout autant que ses incursions dans la folk music). Mais j’avoue un gros faible pour sa délicate et ultra sensible version de « what a difference a day makes ». On a l’impression que le chanteur, condamné, vit chaque mot de la chanson : sublime!

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