lundi 27 juin 2011

Dick Haymes, la voix enjoleuse des années sombres






Parmi les plus grands crooners de l’histoire de la chanson américaine, Dick Haymes mérite une place de choix. Sa magnifique voix grave lui permettait d’ajouter un soupçon de mystère et de magie aux splendides mélodies sentimentales qui ont tant fait rêver les amoureux pendant la seconde guerre mondiale. Partenaire au cinéma des plus belles actrices (Maureen O’Hara, Ava Gardner ou Betty Grable), ce grand séducteur était réputé aussi pour ses conquêtes (il fut brièvement marié à Rita Hayworth), sans doute charmées par son superbe ramage !

Dick Haymes est né en Argentine à Buenos Aires en 1918. Ses parents d’origine irlandaise se séparent très vite, et le petit garçon suit sa mère à Paris. Cette dernière ouvre un magasin de mode dans la capitale qui fait rapidement fureur : accaparée par son commerce, qui lui permet de côtoyer les plus grandes stars du cinéma, cette maman débordée préfère mettre Dick et son frère en pension dans différents collèges suisses ou canadiens, réputés pour leur sévérité.
Pendant les vacances, le jeune homme s’essaie à la chanson dans les clubs les plus huppés de St Tropez ou Monte Carlo où il rencontre déjà un franc succès auprès de la gente féminine. En 1935, il se rend à Hollywood il fait un peu de figuration et de cascades dans des westerns de la MGM (et notamment un impressionnant plongeon dans les Mutinés du Bounty. Il décroche enfin un rôle parlant dans le film Dramatic School en 1938 (une ligne de texte pas plus !). L’année suivante, Dick parvient enfin à attirer l’attention du trompettiste Harry James qui vient de quitter l’orchestre de Benny Goodman pour créer sa propre formation et cherche déjà un remplaçant pour son chanteur, Frank Sinatra. Ce dernier a entendu Dick dans un night club et estime qu’il a toutes les qualités pour assurer la continuité. C’est la grande époque des refrains chantés et la voix de baryton, profonde et sensible, absolument splendide de Dick enchante immédiatement les auditeurs et surtout les auditrices. Son phrasé impeccable et ses notes basses rajoutent une forte part de sensualité et de charme à ses enregistrements.
En 1941, l’acteur épouse la belle Joanne Dru qui deviendra dans les années 50, la vedette féminine de nombreux westerns. Ensemble, ils auront trois enfants, avant de divorcer.
Après le succès remporté chez Harry James, Dick Haymes rejoint la formation de Tommy Dorsey, à la demande de Sinatra (toute sa vie, Dick Haymes louera la générosité du célèbre crooner). Il chante parmi les Pied Pipers et paraît à cette occasion dans deux musicals de la MGM (la Du Barry était une dame et Girl Crazy). Il est alors grand temps que le chanteur vole de ses propres ailes : alors qu’une grève des musiciens secoue l’industrie du disque, il enregistre You’ll never know, chanson phare du film Hello Frisco Hello avec Alice Faye, a capella accompagné juste d’un chœur pour donner le rythme. Le disque remporte un succès considérable, la voix du chanteur étant si chaude, nuancée qu’elle se passe en fait de toute orchestration ! Le patron de la Fox, intéressé par la notoriété du nouveau crooner en vogue l’engage pour un contrat de 7 ans très lucratif (25 000 dollars par film). S’il participe peu à l’action même du film 4 Girls and a jeep, un musical patriotique destiné à booster le moral des soldats, il y chante d’une voix enchanteresse « how blue the night ».
En signant pour la Fox, le crooner n’a peut être pas fait le meilleur choix, car le studio mise toujours davantage sur ses vedettes féminines Betty Grable et June Haver, les acteurs étant interchangeables et occupant des rôles souvent sans consistance. S’il chante magnifiquement, Dick peine à convaincre en tant qu’acteur. Compositeur irlandais dans Pour les yeux de ma belle ou docteur dans Broadway en folie, l’acteur au regard clair semble un peu timide, voire mou et trop poli à l’écran, alors que dans la vie réelle c’est un séducteur plein d’assurance.
En 1945, Dick Haymes connaît un de ses plus grands tubes avec « the more I see you » du film Broadway en folie : un air qui connaîtra moult adaptations et reprises au fil des décennies (Chris Montez, Jacqueline Boyer, Valli…)
Finalement c’est dans la foire aux illusions (1945), qu’il fournit sa meilleure prestation, en jeune provincial timide qui se laisse séduire avant d’être plaqué par une chanteuse peu farouche (Vivian Blaine) : les chansons sont exquises.
Afin d’éviter le service militaire et d’être enrôlé pour combattre au front, l’acteur fait valoir sa citoyenneté argentine. Les mauvaises langues d’Hollywood lui reprochent immédiatement son manque de patriotisme dans cette période cruciale. Pour se défendre, l’acteur évoque une profonde crise familiale, puis des problèmes de tension artérielle. Néanmoins, Dick Haymes n’a pour le moment pas trop à pâtir de cette cabale formée contre lui, d’autant plus qu’il multiplie les apparitions dans les galas de bienfaisance et ses disques restent des valeurs sûres au Hit Parade. Outre les refrains tirés de ses films, on remarquera une version toute personnelle d’Amado mio du film Gilda ou encore de Laura du film de Preminger. Il excelle dans les ballades, bien moins à l’aise dans les morceaux swing.
Après avoir retrouvé Betty Grable dans un énième film Belle époque basé sur des chanson inédites de Gershwin (the shocking Miss Pilgrim) où il est constamment éclipsé par la blonde pin up qui pourtant n’exhibe pas des fameuses gambettes, Dick Haymes quitte la Fox pour l’Universal . Néanmoins, ses films pour cette firme ne seront pas des succès (Notamment, le Carrousel sera un tel échec qu’il mettra fin à la carrière de sa partenaire Deanna Durbin).
En effet, le début des années 50 marque un tournant dans le goût du public qui éprouve une certaine lassitude pour les crooners romantiques, issus des big bands adulés pendant la guerre. La page est tournée et les auditeurs de la radio se tournent désormais vers des chansonnettes plus rythmées et plus ludiques. Si Perry Como et Dinah Shore font face à la situation en se tournant vers la télévision, le grand Frank Sinatra connaît lui-même un sérieux passage à vide.
Dick Haymes, anéanti par cette désaffection du public aussi soudaine qu’inattendue, se réfugie dans l’alcool. Plus cigale que fourmi, le chanteur a dépensé les cachets confortables de la Fox : il doit des sommes considérables au fisc. Très instable, infidèle et tyrannique, le chanteur semble se complaire dans une vie sentimentale des plus chaotiques : après l’échec de son union avec Joanne Dru (à laquelle il omet de payer la pension alimentaire), il épouse Nora Eddington l’ex femme d’Errol Flynn, puis Rita Hayworth. Si son mariage avec la superstar rousse lui permet de refaire parler de lui dans les journaux (et même accessoirement de jouer dans deux comédies musicales e série B pour l’Universal), le torchon brûle rapidement entre les deux époux : Dick est violent et bat même son illustre femme en public ! D’aucuns prétendent qu’il a instrumentalisé son mariage avec la vedette pour essayer de retrouver un peu de sa gloire passée.
Lors de vacances à Hawaii, il connaît de nouveau de grosses difficultés avec l’Etat américain, qui visiblement n’a pas digéré le refus du chanteur d’entrer dans l’armée américaine pendant la guerre et refuse à présent que l’acteur regagne le sol américain.
Cette publicité très négative va finir par nuire au crooner dont les 2 33tours enregistrés pour la firme Capitol peinent à trouver vendeur. Pourtant, sa voix plus grave et plus sombrée que jamais n’a pas perdu une once de sa séduction. Mais le répertoire très mélancolique, voire déprimant, ne cadre pas du tout avec la variété pétillante qui envahit téléviseurs et radios.
Désappointé par ces continuelles disconvenues, le chanteur finit par quitter les USA pour donner des galas en Angleterre. Contrairement à ses collègues de l’époque Perry Como, Sinatra ou encore Vic Damone, le chanteur n’arrivera jamais à reconquérir le cœur des américains, ni à décrocher un contrat de longue durée avec une maison de disque, ni même à se trouver une niche dorée dans les cabarets de Las Vegas. Décédé en 1980 d’un cancer des poumons, ce grand fumeur mériterait pourtant amplement d’être redécouvert. La voix enjôleuse qui enchantait les femmes de soldats pendant la seconde guerre mondiale charme toujours 60 ans après.

mardi 17 mai 2011

Rajesh Khanna, demi-dieu de Bollywood







Superstar, demi-dieu de l’écran, adulé avec une rare ferveur par ses fans, on peut dire que l’acteur indien Rajesh Khanna avait acquis une popularité peu commune au tout début des années 70, en incarnant à l’écran des jeunes hommes romantiques et sensibles dans une série de films à succès. Une gloire si instantanée et si difficile à porter, que l’acteur a très vite perdu le sens des réalités. Victime de sa propre mégalomanie et d’un changement soudain des goûts du public, l’idole des foules a vite perdu son statut de phénomène : un déclin qui lui a peut être sauvé la vie.

Né en 1942 à Amristar, cet orphelin a eu la chance d’être adopté par une famille extrêmement fortunée. Grâce au soutien financier de ses parents, l’acteur tente sa chance à Bombay, en dépit d’une expérience théâtrale des plus ténues. Après avoir gagné un concours de jeunes talents, l’acteur est engagé par les studios bollywoodiens où on le catalogue vite dans les mélodrames sentimentaux. Même s’il paraît dans des productions de premier plan, aux cotés des stars féminines les plus cotés du moment (comme Babita ou Asha Pareck), le succès n’est pas immédiat. Il faut attendre 1969 et le film Aradhana, pour assister à l’explosion de celui qu’on nommera désormais « le phénomène Rajesh Khanna »
Remake d’un mélo de Mitchell Leisen « A chacun son destin » qui valut en 1946 un oscar d’interprétation à Olivia de Havilland, le film est parfaitement convaincant, très bien mis en scène et possède le même charme que les grands classiques d’Hollywood.
Rajesh Khanna, insuffle beaucoup de passion à ses 2 personnages. Ses yeux brûlent de désir dans la scène d’amour avec la troublante Sharmila Tagore : On sent une forte tension érotique alors que les personnages ne s’embrassent même pas et restent vêtus ! Sans parler des chansons, toutes magnifiques, dont le succès ne s’est jamais démenti.
(L’acteur est doublé vocalement par Kishore Kumar, dont la voix magnifique colle étonnamment bien à son personnage : il deviendra un de ses doubleurs attitrés). Le triomphe du film va faire de l’acteur un véritable héros, une idole d’une magnitude que le cinéma indien n’avait encore jamais connue : l’acteur devait faire l’objet d’une protection rapprochée, on raconte que sa voiture était couverte de traces de rouge à lèvres laissées par ses fans, que des admiratrices lui adressaient des lettres enflammées écrites avec leur sang…
Les malheureuses devaient se contenter de vivre leur passion par procuration, en se délectant des amours tourmentées de la star avec l’actrice et modèle Anju Mamendu, puis avec la vedette Dimple Kapadia qu’il épousera en 1973. Certaines ne supporteront pas l’idée même de ce mariage et opteront pour le suicide ! L’homme de leurs rêves n’a pourtant rien des héros musclés et virils qui caracolent à l’époque sur les écrans du cinéma mondial (Sean Connery, etc..), il est bien élevé et doux, au regard tendre avec même un soupçon d’embonpoint : le prince charmant tel que l’imaginent des milliers d’indiennes.
Pendant 6 ans, il va enchaîner les succès les uns après les autres en incarnant souvent les héros romanesques au grand cœur, déchirés par le destin. Néanmoins, une étude un peu plus poussée de ses succès situés entre 1970 et 1974 révèle que l’acteur a su aborder des genres les plus divers. The train (1970), par exemple, est une comédie policière bien décevante au scénario vraiment puéril. On en retiendra de kitchissimes chorégraphies (dont les inévitables danses dans les jardins, ou sous la pluie ou encore des passages de boîte de nuit presque hilarants) et la musique de RD Burman, qui a revitalisé en son temps la variété indienne avec des chansons d’un style résolument moderne, d’inspiration occidentale.
Sachaa Jutha (le vrai et le faux-1970) est un amusant spécimen de cinéma bis clairement inspiré des films d’espionnage européens de série Z qui pullulaient dans les cinémas de quartier des années 60 (Coplan, Commissaire X ou OSS 117) : Tous les ingrédients y sont, des jingles style James Bond au duel final, de la jolie pépée sophistiquée (Mumtaz) aux décors (la cachette « futuriste » du voleur qui rappelle celle de Fantomas).à la potion magique permettant de « statufier » les invités pour leur voler tranquillement leurs bijoux.
Rajesh Khanna est très bon dans son double rôle, et notamment dans son personnage de gentleman cambrioleur un peu narquois.

Haathi mere saathi (l’éléphant et moi -1971) a l’intérêt d’intégrer à l’éternel triangle sentimental de ce genre de mélos un élément original : un éléphant qui va sauver son maître, au péril de sa vie.
Mais si l’on ne devait retenir qu’un seul titre parmi tous ces succès commerciaux, ce serait Anand (1970) qui raconte les derniers jours d’un jeune homme atteint d’une maladie incurable et qui, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, décide de vivre pleinement les instants qui lui restent et apporte le bonheur à ses proches, par sa bonne humeur et son enthousiasme inébranlable. Sur un plan strictement musical, les chansons sont fort belles et teintées de mélancolie surtout Zindagi Kaisi Hai Paheli, magnifique, que Rajesh (doublé ici par Manna Day) fredonne sur la plage. La volubilité et l’énergie de l’acteur semblent parfois un peu forcées même s’il exprime ainsi finalement parfaitement le désarroi du personnage qui veut oublier et taire ses malheurs sous les éclats de rire en se mentant à lui-même comme aux autres, même si dans de rares moments, sa mélancolie et son désespoir apparaissent au grand jour.
Comme chez Frank Capra, on assiste à une véritable leçon de vie qui glorifie les joies simples et l’amitié, avec des passages touchants comme ceux où Rajesh aborde des personnes dans la rue qu’il n’a jamais vues, en forçant le destin pour se trouver d’éventuels amis, car il n’a plus le temps d’attendre que la vie fasse les choses.
La scène finale où le personnage principal décède en l’absence de son ami est particulièrement bouleversante et prouve tout le talent du grand comédien, car exempte de cabotinage (on ne saurait dire la même chose de la prestation de ShahRukh Kahn dans le pseudo remake new York Massala en 2003)

A l’occasion, Rajesh Khanna n’hésite pas à paraître dans des films violents ou patriotiques, en incarnant dans Prem Kahani (1975) un jeune poète, bouleversé par la mort de son frère, décide de prendre les armes et de rejoindre son combat afin de lutter pour l’indépendance de l’Inde : un rôle qui aurait sans doute mieux convenu à Amitabh Bachchan.
Certains passages sont d’une rare cruauté (notamment celui où la junte recherche Rajesh en donnant des grands coups d’épée dans les matelas, pendant que sa belle-sœur étouffe involontairement sa fille en l’empêchant de crier). Cependant, c’est encore la tension érotique presque palpable que l’on sent dans le huis clos entre Rajesh et son ex fiancée (la ravissante Mumtaz) qui m’a paru la plus effective.

A partir de 1976, le succès de l’acteur commence à rapidement décliner en dépit des critiques élogieuses de la presse sur ses prestations. Comment expliquer qu’après une gloire si fulgurante, l’acteur ait si vite lassé le public indien ? Tout simplement les changements de mode, un goût du public pour des films plus violents, des héros plus virils comme Amitabh Bachchan, nouvelle idole du public (qui a autrefois joué- fort bien d’ailleurs-avec Rajesh dans Anand) et un ras-le-bol des mélodrames sirupeux.

On raconte que l’acteur, très prétentieux, était devenu irascible, capricieux et insupportable sur les plateaux. Son incroyable succès lui était monté à la tête et il ne parvenait plus à gérer la situation : il avouera même par la suite avoir tenté de mettre fin à ses jours au volant de sa voiture. Finalement, le déclin de sa carrière va lui sauver la vie. Débarrassé de son encombrant statut d’icône et de demi-Dieu, Rajesh Khanna retrouve le goût de vivre. Dans les années 80, il connaît même encore certains succès au cinéma, bien qu’aucun titre ne puisse se mesurer aux triomphes d’antan.


On retiendra surtout son étonnante prestation dans Red Rose (80) un thriller mâtiné de film d’épouvante très réussi dans son genre. Rajesh Khanna, est parfait dans son rôle de sadique qui collectionne les soutiens gorge de ses victimes en guise de trophées (je pense notamment à sa façon subtile de jouer les scènes où il tente de séduire sa future proie, avec détermination et tact, avant de finir par laisser poindre son vrai visage de psychopathe et de maniaque sexuel). Après s’être lancé dans la politique dans les années 90 (il a été élu membre du parlement pendant cinq ans), l’acteur paraît encore à l’occasion au cinéma et à la télévision, dans des rôles secondaires. Mais rien de bien enthousiasmant, hélas. Récemment Rajesh a encore fait parler de lui en jouant des scènes un peu osées avec une actrice bien plus jeune que lui dans un film de série B : sa prestation a été jugée lamentable et honteuse. On est toujours plus exigeant avec les artistes qu’on a adulés ! Mais Rajesh Khanna dont la gloire monumentale n’a jamais été égalée du moins dans son idolâtrie (pas même par le si populaire SRK) avait encore de projets : il se préparait  au lancement d’une chaîne de télévision musicale. Il est décédé d'une longue maladie à l'âge de 69 ans en juillet 2012. 

lundi 21 mars 2011

Shahid Kapoor, le prince charmant en chocolat






Dans l’univers doré et rose bonbon de Bollywood, où les protagonistes tombent amoureux fou dès le premier regard et expriment leurs émotions à travers les chansons, il fallait un prince charmant. Le tendre et doux Shahid Kapoor, au sourire enjôleur et aux yeux malicieux a tous les atouts pour tenir ce rôle. Ses incontestables talents de danseur l’ont déjà hissé parmi les plus populaires stars du cinéma indien des années 2000. Celui qu’on surnomme le « chocolate boy » souhaite néanmoins élargir sa palette et prouver qu’il peut incarner à l’écran autre chose qu’un héros de conte de fée : le succès du film Kaminey en 2009 semble lui avoir donné raison.

Né en 1981, Shahid Kapoor est le fils de l’acteur Pankaj Kapoor. Adolescent, il parait dans plusieurs publicités à la télévision, tout en poursuivant de brillantes études de danse. Il est engagé en tant que danseur dans plusieurs gros succès du cinéma indien comme Dil to pagal hai (1997) avec Sharrukh Khan, même si son nom ne figure pas au générique et qu’il est difficile de le distinguer dans la cohorte de danseurs. On le remarque davantage dans Tahl (1999) où il danse dans un numéro de la belle Ashwaria Rai. Sans appui dans le milieu du cinéma, l’acteur a souvent raconté qu’il courait les auditions et les petits boulots de prof de danse et qu’un jour, sans le sou pour payer un loyer, il avait été contraint de dormir dans une voiture. Conscient des possibilités du jeune garçon et séduit par son visage d’ange, le réalisateur Ken Ghosh lui confie en 2003, le premier rôle de Ishq Vishq , comédie romantique à mi chemin entre Grease et Hélène et les garçons dont l’action se déroule dans un lycée, où l’on drague à la cafétéria : c’est frais, un peu creux, pas du tout réaliste, mais suffisamment rythmé pour recueillir un beau succès auprès des spectateurs. Shahid est charmant, et parfaitement à l’aise dans les numéros dansés les plus survoltés. Sa prestation lui vaut le prix du meilleur espoir.
Pourtant après un lancement aussi prometteur, l’acteur va enchainer quelques échecs pas toujours justifiés comme Fida (1994), un thriller haletant mais invraisemblable où il incarne avec talent un jeune homme bien comme il faut qui se retrouve embringué malgré lui dans une sordide histoire, trahi et manipulé par sa bien aimée. Sa partenaire Karina Kapoor va devenir également sa compagne hors caméra, et l’union des deux vedettes fera la joie de la presse indienne pendant trois ans. Un peu moins celle des producteurs car les films du couple ne seront pas toujours des blockbusters.
En 2006, Shahid Kapoor remporte un gros succès commercial inattendu avec un mélo romantique au thème pourtant déjà largement rabâché dans le cinéma hindi : l’union de deux personnes de condition sociale différente. En dépit (ou à cause ?) du coté très sirupeux et simpliste du film, c’est un triomphe.
Le prince de Bollywood peut enfin savourer son succès dans une série de films contes de fée, où le merveilleux et l'irrationnel viennent d’un coup de baguette magique balayer les drames de la vie quotidienne. Sauvé par un ange (le facétieux Sanjay Dutt) d’un accident de la route, Shahid revient sur terre pour s’occuper de ses frères et sœurs dans "la vie pourrait être comme ça". Ce joli film fantastique ne manque pas de références : on songe tour à tour à la mélodie du bonheur (pour les scènes avec toute la nichée de gosses), au ciel peut attendre (adorable film des années 70 avec Warren Beatty), à Ghost et surtout au magnifique et insurpassable « la vie est belle », le classique de Frank Capra (même si ce pseudo remake est moins profond, moins subtil et beaucoup plus puéril.
Les effets spéciaux (qui ont mobilisé pendant un an les studios de Bombay) sont particulièrement réussis, et contribuent grandement à la réussite du film (je pense à la scène très réussie où les 2 fantômes se déchaînent sur la piste de danse (notamment Shahid, qui danse remarquablement), tout en passant au travers du corps des nombreux clients de la discothèque. Dans Milenge, milenge, Shahid parvient à reconquérir Karina Kapoor dont il a totalement perdu la trace grâce à un billet de loterie griffoné, car le destin l’a décidé ainsi. Ok, on nage à 1000 lieux de la réalité, mais ces films familiaux, à l’optimisme démesuré où les forces de l’amour parviennent à soulever des montagnes sont parfois très agréables. D'autre fois, ils tombent à plat, comme des bulles irrisées, jolies certes mais vides et insipides (Kismat Connection...). Amusant d'ailleurs d'apprécier le contraste entre ces films lénifiants et charmants où les baisers demeurent chastes (sous peine d'être coupés par la censure), alors que les danses dans les boites de nuit, peuplées de girls (dé)vétues de strass et de bas résille sont lascives voire vulgaires. Enfin, Chance pe dance (2009), nous raconte l’ascension d’un jeune danseur, fasciné par Gene Kelly et Michael Jackson, fauché et contraint de vivre dans sa voiture, avant de rencontrer le succès dans un show télévisé. Encore un conte de fée, qui semble cette fois directement s’inspirer de la vie réelle du comédien.
Quel dommage que les scènes de danses soient filmées de manière si syncopées et montées avec une telle nervosité qu’il est difficile d’apprécier pleinement des talents de Shahid.
Si coté cinéma, la chance lui sourit, coté cœur, l’acteur semble rencontrer plus de difficultés : il se sépare de Karina Kapoor qui partage désormais de la vie de Saif Ali Khan et se fâche avec le réalisateur Ken Ghosh qui a lancé sa carrière et réalisé plusieurs de ses films. Si la presse people a tendance à fiancer l’acteur avec ses différentes partenaires à l’écran (aux dernières nouvelles avec Priyanka Chopra, Miss Monde 2000 devenue star de Bollywood) , la vie sentimentale de l’acteur semble plus discrète voire mystérieuse : dans un magazine, il déclare même être favorable à l’idée d’un mariage arrangé !
En 2009, Kaminey marque un grand tournant dans sa carrière : ce film hyper violent, inspiré par le cinéma de Tarentino, lui offre l’occasion d’incarner un personnage beaucoup moins lisse de voyou sans scrupules et de briser son image de prince charmant. Honnêtement, Shahid Kapoor ne m’a pas vraiment convaincu dans ce thriller très noir aux velléités artistiques cependant le fort succès commercial du film a solidement confirmé sa place parmi les plus grandes stars de Bollywood et désormais l’acteur peut diversifier ses prestations (on parle néanmoins d’un retour aux sources avec une suite de Ishq Vishq). En tout état de cause, on espère que Shahid Kapoor n’oubliera pas que son meilleur et plus solide atout demeure la danse.

jeudi 17 février 2011

Adieu Peter Alexander


Les amateurs de comédies musicales et d'opérettes viennoises seront attristés d'apprendre le décès de Peter Alexander, superstar du genre. Comme il le chantait à la fin de chacun de ses shows télévisés si populaires dans les années 60 à 90, danke schön Peter!

samedi 5 février 2011

Frankie Vaughan, un crooner au clair de lune




Pour les cinéphiles, le nom de Frankie Vaughan est associé à celui de Marilyn Monroe et son film le Milliardaire. Un crooner robuste et souriant, qui fut surtout un grand personnage de la chanson et de la scène britannique, un gentleman égrainant ses romances jazzy, toujours impeccablement vêtu de son smoking de son chapeau haut de forme. Egalement un homme de cœur toujours très investi dans les œuvres de charité et notamment les associations sportives pour la jeunesse en difficulté.
Né en 1928 à Liverpool, Frankie Vaughan a été élevé par sa grand-mère russe, une femme optimiste et courageuse qui croyait fort en lui. Tout en se consacrant avec énergie à différents sports (football et boxe), il a commencé à chanter dans la chorale de la synagogue. Comme beaucoup d’enfants, il sera évacué à la campagne pendant la guerre pour échapper aux bombardements allemands. Après avoir remporté un deuxième prix lors d’un concours radiophonique, le jeune chanteur remporte un succès immédiat dès sa première apparition sur la scène du Old Kingston Empire en 1950. Plus que son ample voix, c’est sa façon de bouger, son agilité qui surprennent le public. Sous les conseils de Hetty King, une légende du music hall britannique du début du 20ème siècle, il adopte le chapeau haut de forme, le nœud paillon, la cane, panoplie qui ne va plus le quitter. Si le chanteur triomphe sur scène, les compagnies discographiques sont plus frileuses devant cet artiste très visuel. Finalement, la compagnie HMV l’engage et les succès vont s’accumuler à un rythme impressionnant. La chanson « give me the moonlight, give me the girl » qu’il interprète nonchalamment est un tube que ses fans lui réclameront tout le long de sa carrière. Parmi ses premiers succès, on remarque plusieurs rocks de la première heure comme tweedlee dee ou kewpie doll qu’il chante avec énergie de sa belle voix grave. Il n’a pas son pareil pour les interpréter sur scène, en maniant son haut de forme ou son canotier avec une dextérité remarquable, ou en levant très haut la jambe : son étonnante interprétation de the green door est un vrai spectacle !
Le chanteur devient immédiatement le chouchou des jeunes spectatrices qui sont séduites son allure virile et son répertoire entraînant. Frankie Vaughan reste pourtant un mari fidèle, très dévoué à sa famille. Il consacre une partie de ses cachets eu financement d’associations sportives destinées à de jeunes adolescents issus de milieux défavorisés.
Lors d’un gala de charité, la chanteur rencontre la star de cinéma Anna Neagle et son mari Herbert Wilcox, qui sont impressionnés autant par son talent que son investissement dans des associations humanitaires et lui proposent de produire une série de films avec lui. Fasciné par le monde du cinéma, le chanteur, qui a déjà figuré dans une comédie assez drôle d’Arthur Askey accepte à cœur joie. Le couple Neagle/Wilcox entreprend d’élaborer un film spécialement conçu de la chanson en s’inspirant de sa modeste enfance près des docks de Liverpool, tout en évoquant la délinquance des quartiers ouvriers. Si Les années dangereuses (1957), film moralisateur et peu en phase avec la réalité remporte un gros succès commercial, le chanteur de 29 ans n’est guère convaincant en mauvais garçon. Il interprète 3 chansons dans le style qui a fait sa gloire.
Wonderful things (1958) relate avec ingénuité la romance d’un pêcheur espagnol remarqué par une femme du monde. The heart of a man (1959) (avec la très sexy Anne Heywood) qui raconte l’ascension d’un marin au chômage qui devient chanteur à succès est encore plus daté si possible : seule la chanson-titre connaîtra le succès. Dans the lady is a square, il incarne un chanteur de variété rejeté par la maman de sa fiancé qui méprise ses origines modestes et ses chansons modernes… une comédie bien terne dans laquelle Anna Neagle la productrice parait également à l’écran pour la dernière fois (le film figure dans le coffret DVD consacré à l’actrice).
Le chanteur alterne les tournages avec l’enregistrement de disques à succès comme Kisses sweeter than wine, repris en français par Hugues Aufray ou Come softly to me connu chez nous par Marcel Amont (tout doux tout doucement).
En 1960, il est engagé à Hollywood pour tourner dans une comédie musicale de G Cukor aux cotés de la mythique Marilyn Monroe, la plus grande star de l’écran : une chance inouïe pour accéder à la renommée internationale. Pourtant, le chanteur a beaucoup de mal à s’imposer à l’écran, et essuie de violentes critiques : on lui reproche de chanter faux (n'importe quoi!), d’avoir un air balourd, d’être inutile…Il est vrai que les chansons ne sont guère folichonnes et que l’ensemble du film est assez décevant. En tous les cas, on peut se demander si Yves Montand, l’autre star du film, ne s’est pas inspiré par la suite de l’allure de son partenaire Frankie lors de ses derniers tours de chant, en adoptant à son tour le chapeau claque et quelques mimiques du crooner britannique. Il semblerait que Marilyn Monroe ait beaucoup apprécié sa collaboration avec Frankie Vaughan… et lui aurait proposé de « répéter les dialogues » chez elle en tête à tête. En tout état de cause, Marilyn se tournera très vite vers Montand et Frankie Vaughan retournera à sa femme et ses enfants !
Aux USA, Frankie Vaughan joue également the right approach avec Martha Hyer (1961) et la superbe danseuse Juliet Prowse., un drame assez médiocre où il joue plutôt bien son personnage arrogant et manipulateur, entre deux vilaines chansons.
Après cet échec, l’acteur, déçu par la faune et les mirages hollywoodiens retourne en Angleterre pour se consacrer désormais uniquement à sa carrière de chanteur , à sa vie de famille et à la pêche à la ligne, son passe temps favori. Un retour gagnant car son nouveau tube « tower of strength » un de ses morceaux les plus punchy, se classe d’emblée du n°1 du top britannique. Tout au long des années 60, il décrochera encore des succès en reprenant des tubes de Dean Martin ou Al Martino. Mais ce sont des airs jazzy très show business comme Hello Dolly, Cabaret ou Mame qui collent le mieux à son personnage.
Toute sa carrière, Frankie Vaughan a rêvé de jouer dans une comédie musicale sur scène : l’occasion lui en sera donnée en 1985 dans une adaptation scénique du film 42nd street, composée des fameux airs d’Henry Warren.
Frankie Vaughan nous a quittés en 1999 d’une crise cardiaque. Son constant dévouement à de nobles causes et sa simplicité sont toujours loués par ses amis : un documentaire sur DVD lui a été consacré l’an dernier ; à ceux qui souhaiteraient le découvrir, je ne peux que conseiller un CD avec ses grands tubes comme sa version entrainante du Milord de Piaf, ses duos avec la pétillante Alma Cogan ou évidemment « tower of strength ».

mercredi 26 janvier 2011

Gordon MacRae, la voix d'or de l'opérette américaine





Gordon MacRae possédait sans doute une des voix les plus riches et les plus mélodieuses due l’âge d’or d’ Hollywood. Il a fabuleusement interprété les airs d’opérettes composés par Richard Rodgers ou Cole Porter avec un subtil mélange de vigueur, force et de délicatesse. Ses indéniables capacités vocales jointes à son physique sportif très américain lui ont ouverts en grand les portes du cinéma où il n’a pas vraiment fait d’éclat, en raison d’une certaine placidité et fadeur qui lui ont empêché de gagner les galons du roi de l’opérette filmée malgré sa participation à Oklahoma et Carousel, deux adaptations populaires et pourtant bien décevantes de triomphes de Broadway.

Né en 1921 dans le New Jersey, Gordon MacRae était le fils d’une pianiste et d’un artiste de la radio. A l’école, il suit avec autant d’assiduité les cours de musique que d’éducation physique. A 20 ans, il remporte un concours de chant sponsorisé par un magazine et gagne un engagement dans l’orchestre d’Harry James. Il épouse également la jolie Sheila, une étudiante qui partage avec lui son goût pour le chant et la comédie, avant de servir dans la marine pendant la seconde guerre mondiale. A son retour, il joue dans une revue musicale avec Ray Bolger et signe un contrat avec la firme discographique Capitol, qui va faire de lui in chanteur très populaire. Parmi ses plus gros succès figurent surtout des adaptations d’airs traditionnels et religieux en duo avec Jo Stafford, et une belle version de it’s magic, le tube de Doris Day. Cela étant, la plupart des enregistrements du chanteur sont superbes, car il savait parfaitement moduler son immense voix et la teinter d’émotion. Je pense notamment à ses impeccables versions de so in love de Cole Porter ou à la grandiose balade de Camelot.
En 1948, Gordon MacRae fait ses débuts à l’écran dans un film noir de série B où il s’avère peu convaincant. Il n’est guère meilleur dans le grand tourbillon, un morne biopic sur la vie de Marilyn Miller desservi par la ravissante mais insipide June Haver. Le couple que Gordon forme dans ce film avec la blonde de la 20th century Fox sera qualifié par la critique du plus fade duo de la comédie musicale. Heureusement, l’acteur sera davantage apprécié dans un film noir « du sang sur le tapis vert » sur le difficile retour à la vie civile d’un homme blessé pendant la guerre. Le sujet a été mieux traité dans le passé (héros à vendre, les plus belles années de notre vie) mais le film se défend. En 1950, Gordon croise l’itinéraire de Doris Day, la pétillante chanteuse des comédies musicales de la Warner Bros : une aubaine pour Gordon, car la fantaisie, le charme et l’abattage de la jolie chanteuse apporte vraiment du piquant et de l’épaisseur au tandem qu’il forme avec elle à l’écran dans les cadets de la West Point (1950) : le résultat est si satisfaisant que les 2 acteurs sont réunis dans leurs films suivants.
Certains sont franchement réussis comme le bal du Printemps qui s’inspire avec bonheur du chant du Missouri (et reste probablement le meilleur musical belle époque des studios Warner) ou la fort plaisante adaptation de l’opérette No no Nanette (hélas entièrement doublée dans la version qui sera projetée en France !!). Doris et Gordon y incarnent toujours le couple d’amoureux 100% américain, l’union peu probable de la jolie voisine et du gendre idéal, sains et sportifs, propres sur eux, jolis comme une publicité pour le coca cola ! On retiendra surtout leurs très jolies voix sur les nombreux disques qu’ils gravent au passage. Fiancé idéal à l’écran, toujours souriant, et impeccablement coiffé, Gordon MacRae donne aux journaux l’image même du mari modèle dans sa villa avec piscine auprès de sa femme Sheila et de leurs quatre enfants…une image un peu trop belle pour être vrai, car le chanteur n’est pas fidèle et accuse un net penchant pour la boisson. En outre, Sheila, élue meilleure maman d’Hollywood en 1960 !!) rêve elle aussi de brûler les planches, de prouver qu’elle possède aussi une très jolie voix et ne supporte plus de rester dans l’ombre de son célèbre époux.

En 1953, Gordon joue dans un remake de Desert song aux cotés de la divette Kathryn Grayson : l’échec critique et public du film, jugé for démodé, sera tel que la Warner Bros ne renouvèlera pas le contrat du chanteur. Pourtant les airs composés par Romberg n’ont jamais été aussi bien chantés que dans cette troisième adaptation de cette fameuse opérette.
En 1954, Gordon présente avec succès plusieurs émissions de variété à la télévision. L’année suivante, le chanteur est choisi pour tenir le rôle principal de l’adaptation filmée d’Oklahoma (1955), une opérette de Richard Rodgers qui a révolutionné l’histoire du musical de Broadway. Le film qui se veut également novateur utilise pour la première fois un système d’écran panoramique baptisé TODD AO. Sans dire que la montagne a accouché d’une souris, la transposition s’avère peu rythmée et décevante, même si les chansons hyper connues lui garantissent un gros succès commercial aux USA et moins en France où le film sera amputé de la plupart des numéros musicaux ! les critiques français qualifieront même le couple Gordon/Shirley Jones de perroquets incolores. En 1956, on retrouve encore le gentil couple dans une autre opérette à gros budget de Rodgers, Carousel d’après Ferenc Molnar. Là aussi, on reste sur sa faim : le film manque de rythme de fantaisie, et d’épaisseur : il est sauvé par les chansons dont le poignant et sublime soliloque merveilleusement chanté par Gordon Mac Rae. En 1956, Gordon MacRae tourne un dernier film musical sur la vie d’un trio de compositeurs « les rois du jazz », électrisé par quelques splendides passages musicaux, filmé avec le luxe et l’éclat d’un art qui brille de ses derniers feux. Le chanteur se tourne alors vers la scène et le cabaret, aux cotés de son épouse qui rêvait depuis longtemps de profiter des feux de la rampe.
A la fin des années 50, rien ne va plus : miné par les dettes de jeu et un redressement fiscal, Gordon MacRae sombre dans l’alcool (il avait déjà été arrêté pour conduite en état d’ivresse lors du tournage de carrousel). Il ne parvient plus à respecter ses engagements, et s’enivre dans les bars alors que le public s’impatiente et demande à être remboursé. Son épouse finit par le quitter. Tout en jouant beaucoup à la télévision, l’ancienne mère au foyer envoie son tablier de modèle par-dessus les moulins en flirtant avec Frank Sinatra, Bob Fosse et d’autres. Le divorce est enfin prononcé en 1967. Alors que les enfants de Gordon (et notamment sa fille Méredith) tentent à leur tour leur chance dans le show business, Gordon continue sa descente aux enfers. On a peine à reconnaître le cow boy d’Oklahoma sur le visage du chanteur aux traits épaissis qui se produit au Ed Sullivan show.
Ses prestations sur scène sont décevantes et si son dernier album enregistré en 1968 (avec notamment une version de yesterday des Beatles) touche par l’émotion qui s’en dégage, sa voix a beaucoup perdu en puissance.
Dans les années 70, le chanteur va finalement se soigner et remporter son combat contre le fléau qui le minait depuis tant d’années. En retour, il va accorder beaucoup de son temps aux alcooliques anonymes. Gordon mac Rae nous a quitté en 1986 d’un cancer de la bouche.
Plutôt que ses films ressortis en DVD (les deux célèbres musical de Rodgers et les gentilles opérettes avec Doris Day), je conseillerais les CDs de cet artiste à la voix exceptionnelle.

jeudi 9 décembre 2010

Paul Robeson, un homme de convictions et de liberté








Extraordinaire chanteur à la voix de basse et de baryton, à la fois riche et mélodieuse, Paul ROBESON a très largement contribué à la lutte contre la ségrégation, pour la paix et la liberté avec une conviction et un dévouement qui forcent l’admiration. Une raison supplémentaire pour redécouvrir ce personnage haut en couleur, aussi imposant que l’Othello de Shakespeare qu’il incarna si souvent sur scène et qui lui collait à la peau. Si les films qu’il a tourné (en Grande Bretagne pour la plupart) n’ont pas marqué l’histoire du cinéma, la présence écrasante de la star leur confère un intérêt certain.

Fils d’un ancien esclave au destin exceptionnel (après s’être enfuit de sa plantation en Caroline-du-Nord, ce dernier est devenu pasteur après avoir fait des études universitaires), Paul ROBESON, né en 1898 dans le New Jersey, a certainement hérité de l’opiniâtreté et de l’incroyable volonté de son papa. Athlète accompli, aussi doué pour le basket, le football américain que pour la course à pied, le jeune homme a entamé d’abord des études de droit après avoir remporté une bourse universitaire : fait exceptionnel pour un noir en 1915 (ce fut le troisième étudiant noir à être admis à la Rutgers University) !! Pour financer ses études de droit, Paul ROBESON a participé à des chorales et des tours de chant : sa riche voix de baryton a été aussitôt remarquée. Après le décès de son père, le jeune étudiant renonce au brillant et gratifiant métier d’avocat pour le plus fascinant mais plus instable milieu du show business : un tournant d’autant plus étonnant qu’il abandonnait ainsi à une position sociale des plus enviables auxquels quasiment aucun noir n’avait la possibilité d’accéder en cette époque de racisme exacerbé. Mais le futur artiste a une foi démesurée en son talent et en ses propres capacités, et la suite va lui donner raison. En 1924, il intègre la Harlem Renaissance (mouvement de renouveau de la culture afro-américaine, dans l'Entre-deux-guerres) et joue un rôle important dans une pièce d’Eugène O’Neill où il remporte un énorme succès personnel. Dès l’année suivante, il est la vedette d’un film muet (Body and Soul) du réalisateur noir Oscar Micheaux, un autodidacte aux idées progressistes qui propose enfin un autre regard sur les noirs américains que les films hollywoodiens caricaturaux : dommage que sur un plan technique, le manque évident de moyens ne nuise au résultat. En 1927, Paul ROBESON triomphe dans la superbe et célébrissime opérette Show boat de Jerome Kern, qui évoque le racisme et la ségrégation avec de magnifiques chansons dont l’inoubliable Old man River auquel Paul ROBESON va apporter une touche définitive (le succès sera tel que le spectacle sera traduit en français et joué au Châtelet l’année suivante, et que toutes les voix basses de la variété française de John William à Lucien Lupi reprendront le fameux air rebaptisé Mississipi en français).
Après avoir joué sur les planches le rôle d’Othello, Paul ROBESON souhaite retenter sa chance à l’écran. A t’il seulement conscience de l’incroyable ségrégation qui existe dans le milieu du 7ème art, sans commune mesure à celle du théâtre et du music hall ? Probablement, mais pour l’artiste et l’homme, c’est un combat de plus à mener. En 1930, il joue dans un muet tardif Borderline, tourné en Suisse par Kenneth Macpherson, une histoire d’amour interracial, avec un réalisme empruntant aux œuvres de Pabst et d’Eisenstein : un film dont la diffusion fut limitée à des cercles intellectuels. En 1933, il joue dans la version filmée de l’empereur Jones, la pièce de théâtre qui avait fait sa gloire. En dépit de la brillante performance de l’acteur, le film, tronqué pour ne pas choser l’Amérique profonde (et raciste) n’est guère réussi.
Pour tous les cinéphiles, le nom de Paul Robeson est lié à la superbe adaptation filmée de Show Boat (le théâtre flottant) de 1936 (la meilleure) de James Whale, dans laquelle il impressionne et émeut en reprenant son sublime Old man River.
Il est vraiment regrettable qu’en raison de sa couleur de peau, Hollywood ait été aussi pusillanime pour ne lui confier que des tarzaneries colonialistes comme Bozambo avec jolis negro spirituals sur fond de savane, alors qu’à l’origine l’acteur pensait qu’il s’agirait d’une œuvre antiraciste. En Angleterre, où l’acteur se sentait davantage respecté et aimé, les rôles qu’on lui propose ne sont pas hélas plus gratifiants : c’est toujours le brave noir bien gentil, qui secourt ici un petit garçon fugueur qui s’ennuie dans sa riche famille.
L’intrigue est stupide. Paul Robeson est réduit à jouer les imbéciles au grand cœur dans un Marseille de pacotille où les figurants tentent de prendre l’accent français. Heureusement, il case 5 chansons, et sa voix est fabuleuse, notamment pour l’adorable « berceuse nègre » qui fut reprise en français par Germaine Sablon
Song of freedom (1936), est le type même du scenario passé partout avec un pauvre manutentionnaire qui bosse dans les docks de Londres et devient star de la chanson grâce à sa voix extraordinaire : c’est gentillet, idéaliste, mais quel régal que d’entendre Paul dans des classiques du negro-spiritual comme Jéricho.
Aux Mines du roi Salomon (un gros succès de 1937, qui fera l’objet d’un meilleur remake avec Stewart Granger), Paul Robeson préférait the Proud valley (1940), qui enfin proposait à l’acteur un rôle digne de son talent et de ses convictions, et non une caricature. Le cinéma, le disque et le théâtre ont apporté à l’artiste une consécration et une renommée mondiale. Il pose nu pour les plus grands photographes et sculpteurs. Il intervient de plus en plus dans les médias pour défendre aussi bien les mineurs sans emplois que les victimes de la guerre d’Espagne. Car, Paul ROBESON n’est pas qu’un acteur et un chanteur : il déclare qu’ « un artiste doit prendre partie, il doit se battre contre l’esclavage et pour la liberté » et ne cesse d’œuvrer contre les discriminations de toutes sortes, à la grande fureur des conservateurs. Ses choix politiques vont de plus en plus influer sur sa carrière (il refusera de nombreuses propositions lucratives des studios hollywoodiens) et lui causer de graves soucis pendant la chasse aux sorcières. Soupçonné de sympathies communistes, Paul ROBESON est placé sous haute surveillance par le FBI, qui fait flèche de tous bois pour nuire à l’artiste, en l’attaquant au passage sur sa vie privée et sa sexualité débridée. Devenu persona non grata dans le show business américain, il se rend en union soviétique et dans les pays de l’est où il remporte un énorme succès et remporte le trophée Staline. Il continue d’intervenir publiquement pour dénoncer l’apartheid en Afrique du Sud, la guerre en Indochine ou au Vietnam. En 1961, lors d’une ultime tournée en URSS, il fait une tentative de suicide dont il ne se rétablira jamais vraiment : qu’est il réellement arrivé au chanteur ? A t’il été empoisonné par la CIA comme son fils l’a suggéré ? A-t’il craqué devant les attaques et le harcèlement dont il était victime ? Ou a ’il été cruellement déçu en découvrant le gouvernement soviétique et une réalité très opposée à son idéalisme ? La dernière solution semble la plus probable. Miné par les soucis de santé, le grand baryton se retirera de la vie artistique : il est décédé en 1977. Mais sa légende demeure intacte et de nombreuses biographies ont été depuis consacrées à ce personnage plus grand que nature et terriblement humain.